«Il y a de la tension sur la manière d’organiser et de préparer les services parce qu’il faut laisser les habitudes prises et réfléchir à chaque geste ou à chaque mouvement. […] On vit un éloignement physique dans la compassion. C’est un peu comme les plexiglas dans les magasins. On doit garder une distance, alors qu’on veut être proches. » Cette citation de David Allisson, pasteur à la paroisse du Val-de-Travers dans le canton de Neuchâtel, résume bien le vécu actuel des ministres dans l’organisation d’un service funèbre. Les cérémonies peuvent avoir lieu mais sont limitées à 20 personnes du cercle familial restreint – célébrant et personnel des pompes funèbres compris. Les cérémonies doivent se dérouler dans un lieu suffisamment grand pour garantir deux mètres de distance entre les personnes présentes. Cela implique que ce soit le ou la ministre qui choisisse un lieu adéquat.

 La distance qui change tout

Deux mètres de distance, la demande de la Confédération ne semble pas démesurée. Pourtant, telle l’effet papillon, sa mise en place force à repenser tout le dispositif d’accompagnement des endeuillés. Des adaptations ont été mises en place dans les paroisses romandes pour continuer à offrir un espace – certes modifié, mais nécessaire pour vivre le processus du deuil.

Du côté des cantons de Neuchâtel et de Vaud, les salles de paroisse sont réquisitionnées pour l’entretien de préparation. « Cela permet de pouvoir garder les distances plus facilement qu’au domicile de la famille. » explique David Allisson. En Valais, le pasteur Jean Biondina raconte que pour lui : « Ce qui change c’est le contexte de préparation puisque chaque fois j’ai eu des entretiens par téléphone sans voir au préalable la famille. » Cela conduit à modifier également la place donnée à l’évocation de la personne. Son utilité s’en trouve altérée : « Je pense à une situation dans laquelle le fils, la belle-fille, et leur fillette, connaissaient bien la défunte, explique Jean Biondina. On aurait pu se passer de toute évocation et je ne souhaitais pas faire moi-même ce rappel dans le cadre de la stricte intimité. J’ai alors négocié avec le fils pour que ce soit lui qui prenne la parole, ce qui a été bienfaisant pour lui et les siens : une parole de reconnaissance a permis de poser le poids de la fin de vie et de parcourir les éléments essentiels nécessaires au processus de deuil. »

De nouvelles manières de pratiquer

David Allisson a, lui aussi, pu suggérer une participation différente de la famille à la cérémonie (document pdf). Cela offre ainsi la possibilité de continuer à être en lien malgré la distance physique de rigueur : « J’ai proposé aux familles d’intervenir librement dans la cérémonie, d’allumer des bougies en lien avec les personnes présentes et absentes. Une famille avait publié sur le faire-part une invitation à allumer une bougie chez soi au moment de la cérémonie. » Le but reste avant tout de répondre aux besoins des familles endeuillées. Comme le mentionne Cécile Pache, pasteure dans la paroisse d’Echallens : « Chaque collègue s’arrange pour trouver comment répondre aux besoins de la famille. Par exemple, enchaîner deux célébrations identiques de 20 minutes avec à chaque fois 10 personnes ou alors filmer la célébration. »

Etienne Guilloud, pasteur à la paroisse de la Dôle en terres vaudoises, s’est débrouillé pour organiser un enregistrement audio-vidéo d’un service en confinement : « Cela permet que le moment soit relayé plus loin. Les amis et la famille peuvent ainsi participer à leur manière en partageant la vidéo. Concrètement, j’ai mis la vidéo en accès pour la famille présente à la cérémonie sur un cloud privé en leur envoyant un lien par la suite. Le résultat est qu’il y a eu une vingtaine de téléchargements. » D’autres paroisses de Suisse romande optent pour des solutions de visionnement en direct. Philippe Golaz, pasteur de l’Eglise protestante de Genève, envisage de proposer par exemple un streaming sur Youtube pour participer à la cérémonie à distance en utilisant la marche à suivre proposée par le pasteur genevois Nils Phildius. Un petit groupe de ministres vaudois a d’ailleurs travaillé sur un document liturgique complet pour un services funèbre destiné à être suivi en direct.

La collation, grande perdante

Une autre contrainte de taille est l’impossibilité d’organiser une verrée d’honneur officielle après la cérémonie. Etienne Guilloud pointe cette difficulté avec précision : « Beaucoup de nœuds familiaux se délient ou se resserrent pendant ce moment particulier. Il y a une reconfiguration familiale qui se joue en profondeur pendant la verrée. Par exemple, des personnes qui ne s’étaient plus parlé depuis dix ans se retrouvent à passer le balai ensemble. Actuellement, la verrée ne peut plus jouer son rôle de mise en lien. La communauté ne peut donc plus se remettre en marche collectivement alors qu’elle a perdu l’un des siens. »

La question du lien durant un service funèbre semble être au cœur du problème. Les gestes de réconfort traditionnels, comme se prendre dans les bras, ne sont plus possibles. La frustration qui en résulte pour les familles et les proches ne doit pas être sous-estimée, en particulier dans des situations compliquées qui impliquent l’impossibilité de voir le-la défunt-e. S’il n’y a pas de problème à accéder aux demandes de visioconférence par WhatsApp ou encore d’enregistrement vidéo, ces palliatifs techniques ne donnent pas entière satisfaction

Après la crise

Etienne Guilloud n’hésite pas à parler de fantômes pour évoquer ces personnes dont la séparation n’a pas pu être assumée et le processus de deuil resté inachevé. Il souligne la nécessité de remettre l’ouvrage sur le métier, une fois la période de confinement terminée. A son instar, nombre de propositions commencent à émerger en Romandie sur la mise en place par exemple de cérémonies du souvenir pour les personnes ayant vécu la perte d’un être cher durant cette période particulière. Un accompagnement post-confinement pour les endeuillés semble être une nécessité. Pour David Allisson, ce sera l’occasion de mettre en place un suivi sur du plus long terme : « Parfois, je trouve que nous sommes trop peu présents. Nous perdons le contact avec les gens à la suite du service funèbre. Cette situation de confinement nous invite concrètement à être davantage présents dans un accompagnement des endeuillés qui prolonge et dépasse le service en lui-même. »

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Liens et contenu supplémentaire

Directives, ressources pour les services funèbres et soutien aux endeuillés selon les différentes Églises cantonales.

Des textes liturgiques pour un service funèbre sur la Cultebox

Un document de présentation du rite des trois bougies utilisées lors de services funèbres (texte de Evelyne Roland Korber)

Une série de capsules vidéos orientées utilisateur par le site deuils.org