A l’heure où les portes des églises s’ouvrent à nouveau sur les célébrations dominicales, nous avons voulu faire le point sur les cultes à distance. La variété des formats, les aménagements nécessaires et les apprentissages sont nombreux. Les idées n’ont pas manqué pour que les célébrations aient tout de même lieu. Au-delà de la diversité des options proposées, nous nous sommes penchés sur la manière dont ces médias infléchissent la pratique cultuelle pour les Églises romandes.

La vidéo au service de la liturgie

Le format du culte en vidéo est probablement celui qui a été le plus été exploité. Par exemple, les Églises de la Vallée de Joux ont créé un projet commun et diffusé des cultes sur la chaîne de télévision régionale. Nombreux sont également les sites web paroissiaux qui ont abrité des célébrations comme celui du Pays-d’En-Haut (EERV)  ou celui de Vufflens-la-Ville avec un concept vidéo intitulé « La paroisse vous rend visite ». Pour la paroisse de Meyrin (EPG), la préférence est au direct au moyen de facebook ou à la rediffusion de prédications sous forme de podcasts (un ou deux jours après la performance).

Les ministres interrogés s’accordent à dire qu’il n’y a pas de rupture, mais une continuité entre le culte présentiel et le culte filmé. Les nouveaux médias sont utilisés comme de véritables relais où il est facile de mettre à disposition une information adaptée. Mais le contenu spirituel ainsi diffusé semble se faire à sens unique. Ces outils sont peu utilisés pour recréer à distance les interactions d’une communauté, comme l’observe finement le théologien Nicolas Friedli.

Pourtant, la vidéo offre de nouvelles potentialités dont les ministres n’hésitent pas à faire usage. La possibilité d’afficher des textes complémentaires ou la présentation d’images peuvent compléter le message de la célébration. Guy Liagre, pasteur dans la paroisse du Pays d’En-Haut, estime que l’exercice du culte filmé lui a fait prendre conscience des éléments « paralinguistiques et environnementaux », c’est-à-dire les éléments qui entourent la production du discours. Si un bruit perturbe le tournage de la vidéo, il faut recommencer la prise. Le résultat s’en trouve infléchi. Bon nombre d’aspects qui entourent l’enregistrement d’un culte (voix, images, éclairage, mouvements, environnement) ont une incidence sur la réceptivité des spectateurs. Propulsé dans le domaine public, le document vidéo a son destin propre : pour visionner un culte, le spectateur définit librement son temps, son lieu, son environnement et parfois sa compagnie. Marc Pernot, « pasteur geek » de l’EPG, observe :  « Les fidèles peuvent regarder les vidéos comme ils le désirent […]. C’est vraiment l’Église au service de la personne […]. C’est vraiment l’Emmanuel, Dieu qui vient à nous, chez nous, dans notre vie courante. »

Si le format de la vidéo présente de nombreux avantages, il comporte aussi des limites et exigences. Le champ de vision de l’écran conditionne l’expérience. L’enjeu est, dès lors, de réfléchir à la mise en scène, à l’arrière-plan, au positionnement de la caméra, à la gestuelle et au rythme de la prise de parole. En général, le format de la vidéo impose de faire une célébration plus courte (entre 30 et 40 minutes). Le pasteur doit alors réfléchir à quels éléments garder et quels éléments raccourcir dans sa liturgie. Pour Marc Pernot, il est essentiel de conserver les éléments traditionnels, ceux que les gens connaissent et pourront utiliser comme des repères. Philippe Golaz, pour sa part, estime que les moments traditionnels (chants offrande, Cène, prières) doivent être adaptés, l’implication du public doit être repensée de manière plus active qu’à l’accoutumée. Par exemple, dans le cadre de ses cultes interactifs sur facebook, le jeune pasteur propose une participation par chat, des mini-témoignages et un temps d’échange libre après la bénédiction.

L’usage de la vidéo a généré d’autres formats moins balisés que le culte. Le modèle de la capsule à contenu méditatif offre de nouvelles libertés comme le souligne le pasteur David Freymond. Outre les éléments techniques avec lesquels il est nécessaire de se familiariser, la confrontation avec un écran implique un dépassement de soi pour la personne qui se filme. De même que l’acteur d’une pièce de théâtre, le ministre doit alors mettre en valeur son expressivité. Le pasteur de la paroisse de Pully-Paudex analyse sa pratique : « J’essaie de mettre de l’humour dans mes prédications, mais dans les vidéos, j’accentue encore plus franchement le trait. » Cet humour, David Freymond espère le maintenir dans ses messages dès la reprise des cultes présentiels.

Les cultes audio source de feedback

Pendant la crise, les cultes radiodiffusés sur Espace 2 ayant été particulièrement suivis, certains se sont aussi essayés à l’exercice de l’audio. Avec des moyens plus modestes, Marc Pernot (EPG) produit et rassemble des podcasts téléchargeables et diffusés via soundcloud ou itunes. Sa collègue, Sandrine Landeau observe une évolution des usages depuis la pandémie : « Habituellement j’ai peu de retours personnels sur les prédications, simplement un nombre de vues et éventuellement des likes […]. Les retours plus personnels ont lieu à la sortie du culte ou lors des rencontres hebdomadaires. En ce moment les paroissien.ne.s regardent eux-mêmes ou écoutent eux-mêmes, et comme il n’y a pas de moment d’échange à la sortie du culte, ils et elles envoient des messages, mails ou WhatsApp, et/ou m’en reparlent quand je les appelle. » Pour la pasteure stagiaire, les cultes à distances (audio ou vidéo) doivent préserver l’intensité du lien de familiarité avec la communauté. « Cela nous incite à être particulièrement soucieux pour placer des repères : les chants, la musique et même l’éclairage ».

La paroisse de Lonay-Préverenges (EERV) allie texte et audio pour suivre la structure liturgique. Chaque enregistrement est assorti de son texte correspondant. La pasteure Corinne Méan confie : « M’écouter m’a fait prendre conscience de mes choix de vocabulaire. Quelqu’un me disait : Vous parlez d’être sauvés ? Mais de quoi ? Pourquoi ? Un autre m’a aussi interpellée : Pourquoi ne pas nous dire tout de suite bonjour plutôt que de commencer par ces formules liturgiques de grâce et de paix ? »

Pour Ira Jaillet, également pasteure à Lonay-Préverenges, l’exercice de l’enregistrement est une occasion de faire des découvertes : « J’expérimente une intimité dans la préparation, dans le fait de m’enregistrer et d’entendre ma propre voix, que je n’ai pas vécue avant. […] J’ai apprécié pouvoir vivre les cultes lentement, à mon rythme, entre écoute et lecture. Cette intimité était présente dans ma prestation, alors que le culte live est une sorte de performance où il faut intégrer beaucoup d’éléments et de perceptions. »

Variations sur les formes

Alors que certains ont privilégié le texte, comme la paroisse d’Estavayer-le-Lac et de la Broye fribourgeoise (EERF), d’autres ont choisi d’intercaler les enregistrements des cantiques et de la prédication. La paroisse de la Neuveville (BeJuSo) a intitulé ce format les « cultes à l’emporter ». D’autres encore ont recours aux images, comme le pasteur Etienne Guilloud de la paroisse de La Dôle (EERV) qui rédige des lettres pastorales originales. Chaque envoi contient la photo d’une œuvre d’art représentant la Sainte-Cène accompagné d’un court texte méditatif. Le jeune ministre explique : « Il y avait un désir qui était de vivre quelque chose, alors que consciemment cela n’allait pas être possible. Pour moi, le but n’était pas de partager la Cène virtuellement, mais d’entretenir le désir de la célébrer. » Se projetant dans l’avenir, il ajoute : « Peut-être que je penserais désormais au temps de la Cène comme à la composition d’un tableau qui forme une unité. Trouver une unité au milieu de la Cène est une dimension intéressante qui n’a pas encore été beaucoup exploitée. » Prendre de la distance pour observer un tableau, c’est un peu ce qu’ont fait les ministres en préparant des célébrations à distances et en s’observant en train de créer.

De nouveaux publics

La plupart des ministres s’accordent à dire que le public s’est beaucoup élargi. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Exemple avec le culte 4D du 26 avril 2020 de la paroisse de Bienne qui comptabilisait 438 vues le lendemain de sa publication alors qu’il rassemble en général 60 à 100 participants. Même son de cloche à la paroisse du Pays-d’En-Haut : plus d’un millier de visionnements pour des célébrations dominicales qui déplacent d’ordinaire 30 à 70 personnes. Plus modestement, la paroisse de Vufflens-la-Ville (EERV) affiche presque 50 abonnés à sa chaîne Youtube alors que seule une trentaine de fidèles sont présents d’ordinaire.

Sans surprise, les consommateurs de ces offres en ligne sont avant tout les paroissiens habituels. D’autres personnes de différentes paroisses se joignent à eux pour profiter de la variété des cultes en ligne. Mais des personnes totalement externes sont aussi de la partie. Philippe Golaz (EPG) affirme que « Certains des participants ont assisté à un culte pour la première fois depuis longtemps, voire pour la première fois tout court. » Laurent Bader, pasteur de la paroisse de Vufflens-la-Ville, renchérit : « le public dépasse le cercle des paroissiens. Nous avons des abonnés que je n’avais jamais vu avant alors que je suis dans la paroisse depuis bientôt 4 ans. »

Le pasteur Guy Liagre est plus prudent dans son analyse, il estime que les chiffres pourraient être grossis par des butineurs du web. En outre, plusieurs ministres estiment qu’une partie des personnes âgées sont laissées de côté par la technologie. Dans cette perspective, la paroisse de la Neuveville a préféré renoncer à la vidéo pour se concentrer sur les paroissiens et opter pour une diffusion postale ou par mail. Malgré ces restrictions, le public touché par les « cultes à l’emporter », s’est élargi par le simple principe du bouche-à-oreille.

Le jour d’après

Dans bon nombre de paroisses, les cultes électroniques risquent bien de disparaître. Les ministres estiment que la préparation est trop lourde. Beaucoup de paroissiens se réjouissent aussi de retrouver leurs cultes « en vrai ». Pourtant les apprentissages faits durant cette période laisseront des traces. A Vufflens, Laurent Bader envisage de garder ses « visites pastorales en ligne ». A la Vallée de Joux, la question épineuse des personnes qui ne peuvent faire le déplacement à l’église se pose avec une acuité nouvelle.

Du côté de la Neuveville, le diacre Jean-Marc Leresche s’interroge : « Qui fait la communauté ? Celles et ceux qui sont toujours là et que nous voyons ? Ceux qu’on ne voit jamais ? Les cultes à l’emporter ont eu cet avantage d’élargir nos frontières communautaires. Ce qui est certain, c’est qu’il serait dommage que cette initiative ne soit que le résultat d’une créativité pour temps de crise. »

Quelques pistes pour aller plus loin